Côte d’ivoire/Coopération bilatérale: La France presse Gbagbo

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Le Premier ministre Seydou Diarra est rentré de sa mission européo-américaine. La moisson, n’aura pas été abondante. La France, notre principal partenaire, grince des dents. Elle reproche au gouvernement dit de réconciliation nationale d’avoir adopté un budget discriminatoire vis-à-vis d’elle. Celui-ci ne prévoit pas, en effet, le règlement des arriérés dus à l’Agence française de développement (Afd, organisme de financement) qui s’élèvent à 300 millions d’euros, soit 196.787.100.000 FCFA (1 euro = 655,957 FCFA).
Beaucoup d’eau a, en fait, coulé sous nos ponts. Au lendemain de l’avènement de la IIème République, les autorités françaises avaient fermement soutenu leurs homologues ivoiriens dans les discussions pour la reprise des relations financières avec la Côte d’Ivoire, interrompues depuis 1998. Pour ce faire, elles avaient conseillé au nouveau régime de privilégier le paiement des dettes des institutions multilatérales (Banque mondiale, Fonds monétaire international et Union européenne). Au nom de cette doctrine baptisée Balladur (du nom de l’ancien Premier ministre français), le “budget sécurisé” ivoirien, adopté en 2001, n’a pas pris en compte les dettes dues aux intérêts et aux groupes français.

C’est dans cette même logique que s’est inscrit le “budget de sauvetage” de 1.518, 9 milliards de FCFA, en baisse de 17% par rapport au “budget d’assainissement” de 2002. Mal en a pris les autorités ivoiriennes. Car, si la doctrine Balladur reste toujours d’actualité, les autorités françaises en font désormais, comme pour les accords de défense qui lient nos deux pays depuis 1961, une autre lecture. Et attendent que notre pays honore tous ses engagements. Sans exception. En outre, la France refuse désormais de jouer le rôle de “go between” entre la Côte d’Ivoire et les institutions financières internationales pour la reprise des relations, de nouveau interrompues au lendemain de l’agression armée du 19 septembre 2002.

En fait, entre Paris et Abidjan, le mariage d’amour et de raison a du plomb dans l’aile. Et ce ne sont pas les reproches d’infidélité qui manquent de part et d’autre. Si les Ivoiriens ont dénoncé le rôle de juge et partie de la France dans la gestion de notre crise, les intérêts de ce pays, qui voient d’un mauvais œil la politique du nouveau régime, sont sur le pied de guerre. Ils accusent les autorités ivoiriennes de les cocufier notamment avec les Arabes (la Banque islamique de développement a remporté la poursuite de l’autoroute du Nord de Singrobo à Yamoussoukro) et avec les Chinois auxquels la construction du troisième pont Marcory-Riviéra a été concédée en lieu et place du groupe français Bouygues.

Toutefois, malgré cette politique de diversification des partenaires, la France reste bien présente en Côte d’Ivoire où elle compte 244 entreprises qui ont pignon sur rue. Cerise sur le gâteau, c’est l’Afd qui était le principal bailleur de fonds de la plupart des grands projets ivoiriens (pistes cotonnières et cacaoyères, adduction d’eau potable à Abidjan, extension du réseau électrique, aménagement de la route Bouaké-Katiola-Ferké-Ouangolo, etc.). Sans compter que les troupes françaises de l’opération “Licorne”, chargées de servir de force tampon entre les belligérants, coûtent 21 millions d’euros, soit 13.775.097.000 FCFA par mois aux contribuables français.

Dans un tel contexte, la France pense encore avoir son mot à dire. Et elle le dit pour condamner la gestion du régime de la réfondation. “Depuis plusieurs mois, l’opacité des finances publiques est redevenue totale et le maintien d’une assistance inchangée risque de placer les assistants techniques dans une position intenable et de conduire la coopération française à cautionner des pratiques de détournements massifs”, sanctionne Frédéric Bontems, conseiller de l’Afd dans une note confidentielle sur “la programmation 2003”.
De ce fait, la France a choisi de réduire de 50% son assistance technique à notre pays au titre de l’année 2003. Ce n’est pas tout. Elle a décidé de sacrifier le fleuron du programme de la réfondation : l’Assurance mutuelle universelle (Amu) à laquelle elle refuse d’apporter l’appui nécessaire. Ainsi, tous les grands projets sont bloqués car au niveau budgétaire, tous les projets d’investissement sont financés par l’extérieur. Au point que notamment toutes les entreprises de bâtiment et des travaux publics et de l’import-export tirent le diable par la queue. A terme, c’est une crise sociale sans précédent que risque de connaître notre pays. C’est-à-dire que la Côte d’Ivoire pourrait connaître la situation de 1990.

Cette année-là, la France, au nom du discours de La Baule, a coupé les vivres au régime d’Houphouët-Boigny pour le contraindre à accepter le multipartisme. Ayant fait de la résistance parce que, à ses yeux, “le multipartisme est une vue de l’esprit”, le premier Président ivoirien n’a eu d’autre choix que de faire la volonté des Français. Car, le plan Koumoé Koffi (du nom du ministre de l’Economie et des Finances de l’époque), qui supposait un abattement des salaires, a été rejeté par les Ivoiriens.
C’est ce même scénario qui se dessine à l’horizon. Car, la France, qui s’estime mal récompensée, réclame fidélité en exigeant la reprise totale de la coopération avec notre pays, c’est-à-dire le retour à l’ordre ancien. Elle soumet donc le régime ivoirien à la diète… financière pour le faire plier. Car, d’une part, elle ne veut pas perdre la Côte d’Ivoire dont elle a besoin pour boucler son budget. D’autre part, elle manœuvre afin que ce pays ne serve pas de mauvais exemple à une politique alternative dont pourraient s’inspirer bien d’autres pays néo-colonisés. Ceci expliquant cela, la puissance tutélaire exerce de fortes pressions sur le régime ivoirien en utilisant la carotte et le bâton.

La politique nationaliste que mène le régime de la réfondation n’est pas faite, en effet, pour arranger la qualité des relations entre nos deux pays. Or, selon des observateurs, si stratégiquement le message à la nation du 6 août dernier est le bienvenu pour fouetter l’orgueil des Ivoiriens pour qu’ils apprennent à compter d’abord sur eux-mêmes, tactiquement cette prestation inquiète particulièrement la France. Car, au-delà de l’aspect économique, son inquiétude de fond porte également sur les élections de 2005 et le sort de l’article 35 de la Constitution définissant les critères d’éligibilité à la Présidence de la République. A ce niveau, les concerts de son sont discordants. Chirac a réclamé l’application de l’accord de Linas-Marcoussis dans sa lettre et dans son esprit. Le Premier ministre Seydou Diarra a promis des élections ouvertes, transparentes et justes. Laurent Gbagbo, plus nuancé, a dit qu’il n’a signé aucun accord et ne se sent engagé à aucun accord. “Je ne lutterai jamais pour les accords de Marcoussis”, a-t-il affirmé.
Ce bras de fer qui ne dit pas son nom pourrait bien prendre l’allure du combat du pot de terre contre le pot fer. L’Etat est en panne sèche et tente de convaincre les institutions et les bailleurs de fonds de libérer les fonds nécessaires pour appuyer les efforts engagés. De leur côté, les Ivoiriens, trop regardants sur leur salaire, accepteront difficilement de consentir des sacrifices pour donner au pouvoir les moyens de l’affirmation de notre souveraineté. “A la place où je suis, je me rends compte qu’il est très difficile d’être pauvre”, a reconnu le Chef de l’Etat pour dire qu’au pied du mur, il pourrait très bien baisser pavillon. Comme Houphouët-Boigny en 1990.

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