» La réunion d’Accra est celle de la dernière chance pour les ACP « 

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" Je suis heureux que le ministre des Affaires étrangères soit également maintenant celui de l’Intégration régionale ", note l’ancien Secrétaire-Général adjoint de l’Union africaine

Longtemps diplomate de carrière, ancien Secrétaire-Général adjoint de l’Union africaine, ayant occupé, avant sa mise à pied par l’actuel gouvernement, les fonctions de Foreign Secretary, Vijay Makhan est encore sollicité, pour des missions, au niveau international, par exemple pour la réforme infrastructurelle de l’Union africaine. Président de la Commission des Affaires étrangères du MMM, notre invité, que l’on peut considérer comme le Shadow Foreign Minister mauve, s’intéresse surtout, dans la présente interview, aux accords de partenariat économique entre les pays du groupe Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) et l’Europe, dans le cadre de l’accord de Cotonou.

Le sommet des ACP aura lieu à Accra au Ghana bientôt. Les inquiétudes du MMM au sujet des négociations en vue de la conclusion définitive des accords de partenariat économique avec l’Union européenne (UE) ne sont-elles pas exagérées ?

Pas du tout, surtout lorsqu’on regarde la situation non seulement du point de vue de Maurice mais de celui l’ensemble de la sous-région, du continent et des ACP, groupe dont nous sommes membres. Il ne faut pas se limiter à la situation nationale ; les appréhensions que nous exprimons ne se limitent pas à Maurice mais concernent l’ensemble des ACP. Les négociations ont commencé en 2002 et on aurait dû avoir signé les accords en 2007. Pourquoi y a-t-il eu autant de tergiversations ?

Parler des préoccupations des ACP, n’est-ce pas très ambitieux ?

Il fut un temps où Maurice arrivait à dégager des positions communes au niveau ACP et où nous étions devenus le porte-parole des pays qui ont les mêmes préoccupations que nous. Force est de constater que Maurice a perdu ce rôle. Lorsqu’on a été à Cancún, Maurice occupait alors la présidence des ministres du Commerce de l’Union africaine et c’est grâce aux initiatives mauriciennes que le groupe de 90 a été créé. Maurice avait joué un rôle extraordinaire au point que les ACP avaient demandé à Maurice de postuler pour le poste de directeur général de l’OMC, cela à travers Jayen Cuttaree. On en était arrivé à un point où Maurice était reconnue comme un leader pour ces questions. Pour que les gens viennent proposer que Maurice se positionne pour le poste de directeur de l’OMC, cela veut dire qu’elle avait fait un travail considérable et avait une réputation solide. Malheureusement, depuis quelque temps, nous avons perdu ce rôle de leader. C’est vraiment dommage. Il n’était pas impossible que Maurice, en raison de son expérience et de notre compétence technique, maintienne ce rôle de leadership. Nous sommes un des rares pays à avoir réussi à tirer le maximum de bénéfices des protocoles d’accord dans le cadre des partenariats entre l’UE et les pays ACP et nous sommes respectés pour cela. Certes, vu qu’il y a 70 pays ACP, nos intérêts ne convergent pas nécessairement avec tous les pays, y compris africains, mais il n’était pas difficile de dégager des positions communes ou d’arrondir les angles afin de donner une perspective régionale, voire continentale, de ces problèmes.

Lors des négociations qui ont débouché sur un accord intérimaire, on a clairement vu que nos positions n’étaient pas celles des autres PMA du groupe ACP de la région ESA, au point que nous avons dû prendre l’initiative de la création d’un sous-groupe. Comment donc dégager une position africaine commune ?

Tout cela relève de l’art de la négociation. C’est vrai que Maurice est considérée comme un pays développé parmi les pays en voie de développement. On aurait dû avoir dégagé avec ces pays une entente pour dire quelles sont nos préoccupations communes. Je ne sais pas si on l’a fait parce qu’il n’y a pas de communications à ce sujet. On aurait dû cerner ces questions communes et, par la suite, voir quels sont les autres problèmes. C’est ce qu’on a toujours fait et c’est la raison pour laquelle nous avons eu un rôle de leadership. Nous avons su nous positionner. C’est ce qui manque maintenant. On parle des PMA. Malgré le fait que ces pays disposent de provisions de Tout sauf les Armes, qui prévoit qu’ils peuvent tout exporter hors taxe et sans quota vers l’Union européenne, sauf les armes, beaucoup ont signé l’accord intérimaire. L’Union européenne a une stratégie politique et on aurait dû adopter une position politique tout en expliquant à nos partenaires nos positions. Par exemple, lorsqu’on parle de l’Union européenne, on parle surtout de la Commission européenne pas des pays européens qui mènent les négociations. On sait que la Commission européenne fait fi des positions adoptées par ses propres sociétés civiles et par le parlement européen. Lorsqu’on entend la position adoptée individuellement par certains membres de la commission, on voit bien qu’il y a quelque chose qui cloche au niveau de la Commission. Mme Taubira a soumis le rapport qui lui avait été commandité par le gouvernement français, ce rapport à été remis au président français, Nicolas Sarkozy, le 15 juin mais le contenu du rapport n’a toujours pas été rendu public. On sait toutefois que Christiane Taubira avance désormais que le mandat de la Commission européenne doit être revu avec un accent particulier sur le développement économique des pays ACP. C’est pour cela qu’à travers la PNQ de Paul Bérenger, on a dit que les APE intérimaires qui ont été signés sont tous différents les uns des autres. Le programme de libéralisation de Maurice est différent de celui de Madagascar ou des Seychelles ou du Kenya. Or l’Union africaine a été créée pour favoriser l’intégration économique en Afrique. Je suis heureux que le ministre des Affaires étrangères soit également maintenant celui de l’Intégration régionale ; j’espère qu’il utilisera cette attribution pour militer en faveur de l’intégration en Afrique. Si notre partenaire de développement, la Commission européenne, vient nous imposer des configurations qui ne vont pas dans le sens de cette intégration, il faut pouvoir le décrier.

N’est-il pas trop tard pour le faire, les configurations ayant été constituées depuis longtemps ?

Le régime qui doit régir les relations commerciales entre l’Union européenne et les ACP ou l’Afrique ne doit pas n’être que technique. Ce partenariat remonte à 1975 et, avant cela, il y avait Yaoundé. C’est tout un partenariat que nous sommes en train de mettre en cause, sur des technicités que nous n’appréhendons pas bien. La semaine dernière a eu lieu à Bruxelles la rencontre des troïkas ministérielles au niveau de l’Union européenne et de l’Union Africaine. Dans le communiqué qui a été publié, il a été dit clairement que les points litigieux dans les APE doivent être revus, tel que décidé à Lisbonne lors du Sommet Afrique/Europe.

Quels points litigieux ?

Des points tels que les Most Favoured Nations Clause, Substantially All Trade, Movements of Goods, etc. Or nous sommes en septembre et on nous dit que le full EPA doit être signé au plus tard à la fin de décembre prochain. Je ne pense pas qu’on puisse le faire. Il faut faire face à la réalité. Figurez-vous aussi qu’alors que les pays africains sont tous membres de l’Union africaine, cette dernière n’est pas partie prenante des négociations. Ce que je déplore. Je suis d’avis que la Commission de l’Union africaine doit obtenir un mandat de ses membres pour négocier avec la Commission européenne.

Le délai fixé l’année dernière par la Commission européenne coïncidait avec la fin de la dérogation accordée à l’OMC à l’aspect commercial du partenariat ACP Union européenne…

Justement, on a paraphé les accords intérimaires pour qu’on soit compatible avec l’OMC. Alors pourquoi cet empressement pour nous forcer à signer avant la fin de l’année ? Prenons le temps qu’il nous faut. Dans nos pays, ce sont les mêmes personnes qui négocient pour les APE, avec l’OMC et pour les autres accords bilatéraux ou régionaux avec la SADC, le COMESA, etc. L’Union européenne dispose d’une batterie d’experts. De notre côté, avec les ressources dont nous disposons, comment allons-nous mener de front ces diverses négociations, comment allons-nous mener ces négociations avec la Commission européenne ?

Voulez-vous dire qu’il faut revoir les configurations en Afrique ?

On a déjà signé les accords intérimaires, alors, maintenant revoyons notre copie. Force est de reconnaître que cela ne marche pas. Evidemment, on veut qu’il y ait une dimension de développement dans les accords APE. L’accent n’est pas suffisamment mis sur cette question. On en parle à la légère mais pas de manière approfondie. Maintenant qu’on est WTO Compatible, il faut savoir comment poursuivre les négociations en vue d’un full EPA, si on en a besoin. Il y a des rapports qui ont dit que le fait d’avoir un accord sur le commerce des biens suffit. Il ne faut donc pas nous presser pour signer tel accord sur les services, tel autre accord sur la compétition, surtout que plusieurs pays n’ont pas le know how pour négocier. Donc, la Commission européenne va imposer des conditions qui ne sont pas nécessairement dans nos intérêts. Le rapport de Taubira souligne justement que ce qu’on est en train de faire n’est pas dans l’intérêt des pays ACP. Or l’objectif principal des APE est d’éradiquer la pauvreté, de sortir les pays ACP de l’ornière où ils se trouvent. Les statistiques qui ont été diffusées à New York par la Banque mondiale lundi sur les États Africains montrent que ces pays ne vont pas atteindre les objectifs fixés par le Millenium Goal, justement parce qu’ils sont en train de souffrir en raison de la politique de partenariat qu’on est en train d’imposer. Donc, ce n’est pas une question de technicité ; c’est une question politique. Le sommet d’Accra, auquel malheureusement la Commission africaine n’a pas été invitée, sera l’occasion pour les chefs d’État africains de dire : " Ecoutez, il y a des problèmes ; nous ne sommes pas en mesure de discuter individuellement ou en petits groupes. Il faut donner à cela une dimension continentale, dans l’esprit de l’acte constitutif de l’Union africaine, c’est-à-dire une intégration continentale. " Nous parlons de gouvernement africain, des États Unis d’Afrique, etc., c’est une occasion rêvée pour les États africains. Maurice peut jouer un rôle en demandant qu’il y ait plus de concertation au niveau des États africains. Au cas où on ne peut arriver à une configuration continentale des pays africains pour les négociations, il faut au moins que la Commission africaine puisse viser chaque accord qui sera signé entre les pays où les régions africaines et la Commission européenne afin de s’assurer que ces accords sont conformes à l’esprit d’intégration régionale et qu’il n’y ait pas de contradictions entre les régions ou sous régions, contradictions susceptibles de compromettre cette intégration. Il faut se ressaisir. Il faut tenir en compte qu’aussi bien les sociétés civiles africaines qu’européennes se sont prononcées contre la signature des accords.

Les forces vives craignent surtout que la réciprocité des avantages accordés au niveau des droits de douane dans les échanges commerciaux entre l’Afrique et l’Europe soit au détriment des pays ACP…

C’est là où le bât blesse ; nous n’avons pas la capacité de nous mesurer avec les industries européennes. Les producteurs africains vont souffrir. L’agriculture occupe une place importante en Afrique. Donc, comme le souligne Christiane Taubira dans son rapport, la survie de cette agriculture est ici en cause. Il faudrait donc envisager d’enlever l’agriculture de ces accords. Pour ne prendre que quelques secteurs et produits, je voudrais citer la pêche, le poulet, etc. C’est comme demander à une équipe de football locale de se mesurer à une grande équipe européenne. Ajoutez à cela le fait que la Commission européenne veut nous faire croire que si nous concluons un accord de Most Favoured Nation avec un pays émergent, disons l’Inde, il faut que les mêmes avantages soient alloués aux pays européens. Ce n’est pas possible. Je suis étonné que le ministre des Affaires étrangères, qui était d’accord avec le leader de l’opposition dans le cadre de sa PNQ sur la question, vienne dire le contraire aujourd’hui dans une interview de presse.

Vous estimez donc que le délai au 31 décembre fixé par la Commission européenne pour la conclusion de l’APE doit être étendu ?

On ne pourra pas faire autrement. Ce n’est pas réaliste. Pour commencer, l’accord intérimaire qui a été paraphé en décembre dernier aurait dû avoir été signé et ratifié. La procédure européenne est lourde. Il faut traduire le texte dans 25 langues. D’autre part, les pays africains sont responsables de la situation dans laquelle ils se trouvent. Il n’y a pas eu de voix assez fortes pour dire : assez. Face aux pressions bilatérales, il faut faire bloc pour ne pas signer, d’autant plus que le cycle de Doha n’est pas conclu. Il faut de toutes les façons être WTO Compatible. Je dis qu’il faudra un mot d’ordre politique fort.

Plusieurs pays riches en matières premières n’ont pas paraphé l’accord intérimaire. On suppose que c’est parce qu’ils ont la possibilité de conclure des accords avec l’Inde ou la Chine…

C’est vrai, des pays comme le Gabon et le Nigeria n’ont pas signé. Vous savez ce qu’a fait l’Union européenne ? Elle les a mis aux arrêts et a étendu à ces pays le Generalised System of Preferences (GSP) qui est moins avantageux que l’accord de Cotonou. Or cet accord dit clairement qu’aucun pays ne devrait, dans le cadre d’un nouveau régime commercial, être worse off qu’il n’était sous l’accord de Cotonou. C’est un point fondamental. Or l’UE n’est pas en train de respecter l’engagement qu’ils ont pris dans le cadre de Cotonou. Personnellement, je suis d’avis qu’on aurait pu aller vers le GSP +. Cela nous aurait donné les mêmes avantages que ce que nous avons sous Cotonou. Or, la conclusion d’un tel accord est assortie de conditions comme la nécessité de signer certains accords internationaux contre la corruption, la drogue, etc. Nous n’avons aucun problème à ce niveau alors pourquoi offrir cette possibilité aux pays latino-américains et pas à nous.

Quel message avez-vous pour la délégation mauricienne qui sera à Accra à la fin du mois ?

Il faut que ce qu’ils vont dire à Accra reflète les préoccupations de la Nation, c’est-à-dire le secteur privé, les consommateurs, les syndicats, les partis politiques. Il y va de l’intérêt national et économique. Les négociations ne devraient pas refléter les positions dégagées dans un bureau ou deux. Je souhaite bonne chance aux ACP parce que la réunion d’Accra est celle de la dernière chance. Et le prochain sommet de l’Union Africaine, auquel le chef de gouvernement n’a jamais assisté depuis son retour au pouvoir, n’a lieu qu’en janvier.

Le MMM se dit prêt à aider…

Le leader de l’opposition a plusieurs fois fait ressortir que cette question is above party politics. Sa PNQ au Premier ministre était dans cet esprit. Avant le départ de la délégation pour le sommet, il aurait dû y avoir une réunion nationale réunissant toutes les parties intéressées, dont l’opposition pour qu’elle puisse apporter sa contribution.

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