De la recherche et de ses enjeux

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Je suis sensible à la question des publications qui nous préoccupe depuis le lancement de nos échanges. Nous ne devons pas perdre de vue que la Société de l’Informlation, "Information Society", qu’est devenu le monde actuel n’est pas à l’abri des mécanismes et des pratiques économiques que le monde occidental a créés, valorisés et littéralement imposés au reste du monde dit "en développement". N’oublions pas que chaque Revue scientifique a sa ligne éditoriale…au-delà des déclarations d’intention. Et bien qu’elle s’appuie sur des méthodes à vocation d’objectivité, la science n’est pas neutre, loin s’en faut.
Les Revues scientifiques sont des espaces contrôlés. Les difficultés qu’un éminent chercheur africain comme Cheikh Anta Diop a eues à faire accepter et publier ses travaux dans les revues "internationales" se passent de commentaires…
Lors de la Conférence Mondiale de l’Unesco sur la Science à Budapest (1999),- Nous avons eu le privilège d’en être- le Groupe Africain a vivement souhaité et obtenu que les connaissances soient perçues comme patrimoine collectif de l’humanité. Au niveau des résolutions tout au moins. La réalité est cependant que même les connaissances scientifiques sont devenues des produits de marché, commercialisés comme tels. Cela signifie que l’esprit de bénéfice a infiltré les milieux scientifiques au détriment de la culture de libre échange et de partage. La mondialisation n’a pas promu le libre échange des connaissances scientifiques, mais le protectionnisme. Les brevets et les copyrights sont là pour l’attester.
La publication des résultats scientifiques est tributaire de cette réalité: il a même été observé que certains articles que des revues "internationales" occidentales ont refusé de publier ont été piratés, plagiés et publiés sous d’autres formes. Bien des chercheurs du Tiers monde ont ainsi été frustrés de leurs résultats… Cette observation n’est ni légère, ni gratuite. En somme la bataille de la suprématie économique du Nord contre le Sud n’épargne pas le terrain scientifique.
Au lieu de sortir nos mouchoirs, il convient que la communauté scientifique du tiers monde cherche la meilleure manière de s’organiser, de se faire entendre déjà de leurs propres pouvoirs nationaux et régionaux. L’expertise africaine notamment ne peut plus se laisser tranquillement traiter de la main gauche. Mais alors qu’ailleurs les décideurs prêtent une oreille attentive à leurs scientifiques, en Afrique notamment la science demeure suspecte aux yeux des pouvoirs établis. Le concept de Diplomatie scientifique que nous développons ailleurs mériterait attention: il devrait permettre aux hommes de science de négocier l’écoute des décideurs de leurs pays. Mais il faudrait déjà que les chercheurs arrêtent de travailler en vase clos pour des promotions personnelles, et que l’Interdisciplinarité s’étende sur la transnationalité des projets et programmes de recherche.
En dehors de cette approche intégrative et de la régionalisation de la recherche scientifique, il sera difficile aux chercheurs de la région Afrique de conquérir la visibilité scientifique dont leur travaux ont besoin – et qu’ils méritent au demeurant. La difficulté déplorée de publier dans les revues prétendument "internationales" n’est qu’une arme supplémentaire dans cette bataille économique internationale oú les connaissances se vendent et oú les mieux outillés s’organisent pour que d’autres demeurent des clients consommateurs de science sans jamais se faire reconnaître comme producteurs de connaissances scientifiques.
La question n’est pas polémique, mais elle exige que des analyses sereines et froides soient menées et suivies de décisions conséquentes. Le financement de la recherche par les pays du tiers monde est un indicateur décisif de l’intérêt que nos états accordent à la science. La publication des résultats de la recherche n’est que la vitrine des politiques de recherche mises en place, ou inexistante, dans le Tiers monde. Le jour oú la communauté scientifique africaine s’organisera en équipes régionales de recherche sur la base de programmes régionaux et transnationaux, il y aura quelque chance pour que les masses critiques ainsi constituées fassent impact. Alors "international" ne signifiera plus "occidental", mais "entre nations", celles -ci pouvant être d’Afrique, d ‘Asie ou d’ailleurs. Le reste relève des compétences techniques dont l’Afrique ne manque pas, puisque nous disposons de collègues largement outillés pour la conception et la mise en place de réseaux, systèmes et autres mécanismes de mise en ligne de nos résultats et connaissances.
Il appartient au Tiers monde en général et à l’Afrique en particulier de bâtir son label "international", sans exclusion de l’esprit de collaboration avec nos collègues d’ailleurs… C’est un choix de vision dans lequel l’Union Africaine a incontestablement un rôle à jouer. Car la question sensible des publications des résultats de la recherche scientifique en Afrique ne nous semble pas étrangère à celle de la gouvernance scientifique, elle-même indissociable de la gouvernance politique dans le continent.
Par Prof. Charly Gabriel MBOCK, Directeur de Recherche
Membre du Comité Scientifique de MOST UNESCO pour l’Afrique

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