P. Legris  » Une des forces de notre industrie touristique est qu’elle se réinvente régulièrement « 

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" L’objectif de deux millions de touristes […] doit être révisé en tenant compte du contexte […] Il est certain que le plan de développement des hôtels sera retardé en raison de la situation financière et économique ", note le directeur de l’AHRIM

" L’industrie touristique est extrêmement performante mais vulnérable tant aux facteurs internes – on l’a vu avec le chikungunya en 2006 – qu’aux facteurs externes comme la crise nous le fait constater actuellement ", déclare notre invité, Patrice Legris, directeur de l’Association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM). Il constate également qu’une des forces de l’industrie touristique est le fait qu’elle se réinvente régulièrement pour séduire à nouveau sa clientèle, cela étant le prix à payer pour la fidélité des visiteurs. Dans le contexte de crise, selon notre invité, les

objectifs et stratégies pour y parvenir devront être mis à l’épreuve de la réalité.

Les arrivées sont à la baisse depuis le début de l’année. Quelle est votre évaluation de la situation ?

Normalement, le tourisme commence à ressentir les effets d’une crise six à sept mois après ses débuts. C’est à peu près le cas pour Maurice. Le touriste voyage moins loin, moins longtemps et attend beaucoup plus avant de se décider. Il y a un an, pour venir à Maurice, il fallait s’y prendre six mois d’avance. Aujourd’hui, le touriste attend un mois, voire quinze jours et dispose plus facilement de places à des tarifs promotionnels. C’est le court terme qui prévaut aujourd’hui.

Qui sont les plus touchés par cette crise ?

La quasi-totalité des établissements hôteliers sont touchés mais à différents degrés. Certains n’ont pas encore été touchés. D’autres ont commencé à sentir des contrecoups à partir de février ou mars. Les hôtels qui sont bien implantés dans les régions touristiques réputées sont ceux qui réussissent le mieux parce qu’ils ont déjà une clientèle régulière. Les nouveaux venus qui ne maîtrisent pas encore le réseau habituel sont affectés. Certains petits et moyens établissements, les réceptifs et des restaurateurs sont plus touchés que d’autres. À voir les statistiques de ces derniers mois, il est indéniable que l’impact est assez important et nous craignons que cela s’installe dans la durée. Nous avons constaté toutefois que c’est moins mauvais que ce qu’on avait craint au départ.

Avec la crise économique, on se rend de plus en plus compte que l’industrie touristique est très fragile. Qu’en pensez-vous ?

L’industrie touristique est extrêmement performante mais vulnérable tant aux facteurs internes – on l’a vu avec le chikungunya en 2006 – qu’aux facteurs externes comme la crise nous le fait constater actuellement. C’est une industrie qui évolue dans un univers de forte compétition et qui n’est pas à l’abri de toutes sortes de facteurs : tsunami, épidémie, crise financière, troubles sociaux et guerre entre autres. Ceci dit, c’est un secteur qui résiste bien pour l’instant. Cependant, si la crise dure encore quelques mois, les opérateurs subiront quelques dégâts. Si cela se prolonge, les dégâts seront plus importants. Ceci dit, personne ne reste les bras croisés ; il y a des initiatives qui sont prises de part et d’autre au niveau des autorités. Il y a des budgets qui sont votés pour plus de promotion. Un certain nombre de mesures ont été prises à travers l’Additional Stimulus Package pour alléger le fardeau fiscal, qui avait été alourdi ces dernières années parce que le tourisme était perçu comme un secteur profitable. Il y a aussi des initiatives prises au plan des hôtels afin de rester réactifs au niveau commercial, proposer des produits nouveaux à prix réduits et investir davantage dans la promotion et la visibilité de ces hôtels.

Pendant la période de crise, on imagine que les opérateurs se tournent vers l’AHRIM pour voir plus clair. Quels sont les principaux problèmes qu’ils rencontrent ?

Les hôtels essaient de réduire leurs coûts autant que possible. Ils entreprennent des actions marketing très ciblées ou participent aux campagnes organisées par la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA) et tentent d’obtenir une visibilité maximale sur les principaux marchés. L’on note un deuxième niveau qui est plus institutionnel. C’est là que l’AHRIM intervient pour jauger la crise et voir quels sont les décisions qui devraient être prises pour leur permettre de passer ce cap difficile. Notre objectif consiste à aider toutes les entreprises touristiques à traverser la crise. Ce n’est pas facile parce que certaines entreprises sont plus fragiles que d’autres. Nous agissons comme leur porte-parole auprès du gouvernement pour que les décisions appropriées soient prises, afin d’alléger le fardeau fiscal et aider les entreprises en difficulté, cela avec des critères précis.

Est-il toujours raisonnable d’attendre deux millions de touristes et de continuer à construire des hôtels. Ne faudrait-il pas qu’on arrête ?

Vous posez la question à la mauvaise institution. Ce n’est pas nous qui fixons les objectifs du pays en matière de tourisme. Ce que je peux dire, c’est qu’il importe d’avoir un objectif pour savoir où l’on va. Je crois comprendre que le gouvernement a confié à un consultant étranger le soin d’élaborer un plan stratégique, qui sera finalisé pour le développement du tourisme à Maurice en indiquant les voies qui doivent être prises. L’objectif de deux millions de touristes a été fixé par les autorités et il est bien entendu qu’il doit être révisé en tenant compte du contexte. Il est évident que l’engouement des investisseurs l’année dernière s’est quelque peu refroidi parce que la situation est moins favorable. Cependant, certains groupes hôteliers poursuivent des projets initiés. Il est certain que le plan de développement des hôtels sera retardé en raison de la situation financière et économique.

Les établissements hôteliers sont-ils qualifiés pour solliciter une aide financière dans le cadre des mesures prévues par le "Stimulus Package" ?

Aucun établissement n’a jusqu’ici soumis officiellement une demande de soutien à travers le mécanisme établi. Cette possibilité est envisagée par certains membres si la situation se dégrade. Par contre, nous sommes certains que le plan évoqué par le ministère des Finances intéressera nombre d’établissements.

Que propose le plan que vous évoquez ?

Tous les opérateurs économiques, dont touristiques, pourraient, après avoir démontré qu’ils sont dans une situation précaire et nettement plus défavorable que l’année précédente, solliciter de l’aide à travers le mécanisme prévu dans le cadre du stimulus package. Au niveau des hôtels, nous pourrions demander qu’une partie des employés travaille quatre jours par semaine, en ayant une formation les deux autres jours. Cela nous permettrait de conserver nos ressources, qui sont extrêmement importantes. Il y a neuf mois le marché du travail pour le personnel hôtelier était complètement surchauffé, avec une inflation des salaires. On se demandait comment on allait réagir face à cette spirale qu’on pensait ne pas pouvoir arrêter. Le contexte est totalement différent aujourd’hui. Cependant, on sait qu’on risque, à la reprise, de se retrouver avec un manque de main d’œuvre qualifiée. On a intérêt, si l’on dispose des moyens requis, de former ce personnel, de le garder et d’améliorer sa performance.

Les avantages fiscaux accordés au secteur hôtelier ont été très critiqués au parlement ces derniers jours. Qu’en pensez-vous ?

L’essentiel des montants prévus dans le cadre de l’Additional Stimulus Package concerne les travaux d’infrastructures. Pour le secteur touristique, le gouvernement n’a fait que suspendre certaines taxes additionnelles qui avaient été ajoutées au fardeau fiscal des établissements touristiques, les hôteliers en particulier, alors que la situation était bonne. Aujourd’hui, il est normal qu’on enlève les surcharges fiscales d’un secteur qui ne va pas bien et qui avait été introduites dans un contexte qui n’est plus celui du jour.

La crise économique met également en lumière des failles de notre système…

Une des principales craintes que nous avons aujourd’hui, c’est la baisse des revenus, plus importante que la baisse des arrivées touristiques. Le deuxième problème concerne l’aérien. On peut comprendre qu’une compagnie aérienne qui subit des baisses importantes par rapport aux demandes puisse se réorganiser, faute de quoi elle subira des pertes énormes et mourra. Nous constatons toutefois que nous risquons actuellement d’entrer dans un cercle vicieux inverse à celui qu’on a connu il y a quelques années. On avait alors vu une augmentation du nombre de sièges, une situation alimentée par une hausse du nombre de touristes… Aujourd’hui, il y a moins de touristes et moins de sièges. Si l’on a sept vols sur une destination au lieu de quatorze, les gens vont se dire qu’ils ont moins de possibilités d’obtenir des places. Pour contourner ce problème, il faut pouvoir répondre sur une base ad hoc aux demandes en augmentant le nombre de sièges lorsque cela s’avère nécessaire. Nous constatons que certaines compagnies ont soumis une demande d’augmentation de fréquences sur la destination Maurice ; nous espérons que le gouvernement sera sensible à ces demandes.

Et la diversification des marchés…

Beaucoup d’efforts ont été faits depuis 2006. On a beaucoup diversifié nos marchés. Tous les marchés dans le monde sont touchés. Tel est le cas pour les marchés européen, asiatique et australien. Entre le moment où l’on commence à pénétrer un marché et celui où il produit des résultats concrets, il faut attendre au moins deux ans. Cela demande beaucoup de travail de préparation. Oui, il faut diversifier dans une stratégie à long terme mais, pour le court terme et afin de parer au plus pressé, il est préférable qu’on se concentre sur les marchés où nous sommes déjà très visibles, où il y a déjà de l’offre et l’accès aérien. En France, Maurice est très présente et très connue ; c’est la raison pour laquelle c’est le marché qui a le mieux résisté à la crise.

La compétition bat son plein. Que peut-on faire pour que Maurice soit plus compétitive par rapport à ses principaux concurrents ?

Le tourisme est considéré aujourd’hui comme un vecteur de richesse dans tous les pays, en particulier dans les pays les plus démunis. Il y a, aujourd’hui, une offre touristique de pays qui ne s’étaient jamais, jusqu’ici, positionnés comme destination et qui offrent des produits intéressants et pas chers. La compétition est très forte, avec une multitude d’offres venant de tous les pays. Il y a une guerre des prix inévitable. Nous ne sommes pas persuadés que c’est en baissant les prix que nous serons plus compétitifs. Tout le monde peut le faire. On est toujours perçu comme une destination chère mais qui offre Value for Money. La qualité de l’offre touristique à Maurice est bonne, voire supérieure à celle de nos concurrents. Nous avons des infrastructures hôtelières, une qualité de service dans les hôtels ; le pays est connu pour sa sécurité, sa population est accueillante. Nous avons une offre variée. Nous sommes connus pour nos plages mais nous avons également, à l’intérieur, des produits intéressants. En améliorant l’offre, on pourrait attirer plus de gens. Je pense à l’environnement, aux infrastructures routières et à d’autres mesures pour proposer un produit touristique haut de gamme. Il nous faut réconcilier la quantité avec la qualité et ne pas favoriser la quantité aux dépens de la qualité.

Le secteur touristique est très en vue en matière de "Corporate Social Responsibility". Avec la crise, cela risque-t-il d’être remis en cause ?

Oui et non. Cela ne remet pas en cause le principe, l’engagement et la vision mais évidemment le montant disponible. Le montant est basé sur le pourcentage de profitabilité. Or, durant le deuxième semestre de l’année dernière, les profits ont baissé de 50%, alors qu’on avait terminé l’année avec une croissance au niveau des arrivées. On a commencé l’année avec une baisse de 13,8% des arrivées. Cela aura définitivement un impact sur la performance financière et la profitabilité. Comme le budget du CSR est tributaire de la profitabilité, il va certainement baisser. Nous avons eu une réunion à ce sujet cette semaine et on a décidé de poursuivre nos engagements : les débours financiers seront reportés mais on maintient les projets où il n’y a pas de débours, notamment les possibilités d’échanges et d’embellissement. En matière d’échanges, on a un projet avec des boulangers pour pouvoir transmettre notre savoir-faire et permettre aux Mauriciens d’en bénéficier. Une dizaine de projets seront mis en œuvre durant les mois à venir.

Que proposerez-vous au ministre des Finances dans votre mémorandum annuel pré-budgétaire ?

Nous sommes toujours en discussions avec nos membres. Notre priorité sera certainement de venir soutenir les entreprises touristiques en difficulté, en particulier les plus vulnérables. Il s’agira de permettre à tout le monde de traverser le cap de la crise et de les aider à maintenir leurs ressources humaines afin d’être prêts pour la relance.

L’opinion publique estime que les groupes hôteliers réalisent généralement des profits considérables en période de boom et devraient être en mesure de traverser les périodes de crise….

De toutes les façons, les facilités gouvernementales ne seront accordées qu’aux entreprises qui sont éligibles. Il est vrai que la profitabilité dans le secteur hôtelier est intéressante. Il faut prendre en considération deux choses, à savoir que, dans ce cycle hôtelier, on voit des hauts et des bas. Ensuite, c’est un secteur qui réinvestit énormément. Une des forces de notre industrie touristique est qu’elle se réinvente régulièrement. À Maurice, nous avons la chance d’avoir des touristes qui reviennent régulièrement et il est important de leur proposer des choses nouvelles afin de les surprendre.

L’AHRIM recommande tous les ans une ligne de conduite à ses membres en matière de compensation salariale. Qu’est-ce que vous leur direz cette année ?

C’est surtout une suggestion que nous faisons. Il faudra attendre la recommandation du National Pay Council et la décision du gouvernement. En fonction de cela, on verra quelle est la situation. Il est clair que la majorité des opérateurs est dans une situation difficile. Seulement une minorité peut se flatter d’être dans une situation confortable, même si leurs profits ont baissé sensiblement. Ils pourront probablement payer la compensation sans mettre en péril leurs entreprises. Il faudrait qu’on puisse préserver les entreprises en difficulté, ce qui passe par la préservation de l’emploi. La situation n’est pas comparable à celle de 2007 qui était excellente ; cette année nous ferons plus attention et nous ferons peut-être une recommandation à plusieurs niveaux. Je ne peux présumer des recommandations du MPC.

Baisse de 11% des revenus touristiques

Les revenus touristiques pour la période entre juillet 2008 et février 2009 ont été de 11% inférieurs par rapport à la même période l’année dernière. Ils se chiffrent à Rs 25,9 milliards pour la période se terminant février 2009 par rapport à ceux recueillis pendant la même période en 2007/2008.

Les revenus pour le mois de janvier de cette année se sont élevés à Rs 3,78 milliards contre Rs 4,66 milliards (-18,9%) et les revenus pour le mois de février se sont élevés à Rs 3,1 milliards contre Rs 25,9 milliards en février 2008.

Répondant à une interpellation parlementaire à l’Assemblée nationale, mardi, le ministre du Tourisme, Xavier-Luc Duval, a confirmé que 77 324 touristes ont visité le pays en mars, représentant une baisse de 13,3% par rapport à mars de l’année dernière. Le ministre attribue cette baisse au fait que les vacances de Pâques ont eu lieu en avril alors que l’année dernière c’était en mars.

Au total, 91 091 arrivées touristiques (-3,7%) ont été enregistrées en janvier et 67 234 arrivées (-13,5%) en février.

Le ministre du Tourisme a informé la Chambre que les statistiques sur les arrivées touristiques ne sont pas recueillies sur la base de nationalité mais sur la base des pays de résidence. En raison d’une problème technique, cette information n’est pas communiquée correctement par les visiteurs. Des dispositions sont prises pour que les mesures correctives soient apportées. Le nouveau système devrait être opérationnel à partir de juin.

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