Les valeurs communes au centre d’une gouvernance innovante des villes du XXIe siècle

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Interview exclusif avec M. Christian Pierret, maire de Saint-Dié-des-Vosges, ancien ministre, président de la Fédération des Maires des Villes Moyennes

ENJEUX D’EVALUATION /

Interview Francophone (repris par MEDIAF) : Quels sont les nouveaux enjeux d’évaluation pour assurer une reconnaissance des entreprises et territoires responsables valorisant à la fois capital humain, capital naturel et capital financier?

Christian Pierret :
L’évaluation du personnel pourrait être une véritable barrière au développement des projets et à l’épanouissement du personnel lui-même puisqu’il est difficile de reconnaitre la qualité des meilleurs éléments vis-à-vis de ceux qui n’ont pas le même degré d’implication dans leurs missions et qui ralentissent toute l’équipe, du fait de l’absence du droit de sanctionner. Comment inciter une conduite exemplaire et la reconnaissance de l’esprit d’initiative de la compétence si la fonction publique, qui est la quintessence d’une tradition et d’une noblesse dans l’action, ne dispose pas des outils nécessaires ?

L’évaluation a de l’intérêt si elle permet de gérer -de manière prévisionnelle- les emplois et les compétences dont on dispose pour réaliser les objectifs envisagés. L’évaluation du personnel relève plutôt d’un dialogue avec les intéressés sur leurs capacités à mener à bien des projets concrets et à atteindre des objectifs. Le but est d’insérer cette évaluation personnalisée et individuelle dans le contexte et le projet global de la ville. Mais le projet et sa structure évoluent dans le temps à travers des priorités définies par les élus en rapport avec les attentes des habitants, en fonction des contraintes nouvelles (économiques, financières, sociales) qui peuvent apparaître. Une véritable évaluation du personnelle doit intégrer cette capacité actuelle et future d’adaptation à cette dynamique des attentes des habitants. L’évaluation doit permettre de déterminer les besoins en formation du personnel dont les métiers évoluent au regard des changements des techniques. On ne construit plus des routes comme avant. Les métiers évoluent désormais vers une plus grande complexité. Le changement, au travers des enjeux d’évaluation, devrait donc apporter des réponses à tous les acteurs impliqués s’ils ont, toutefois, plus de liberté pour se soustraire aux contraintes statutaires et procédurales.

Interview Francophone (repris par MEDIAF) : Comment sortir les acteurs des positions antagonistes même de contradiction à cause des échelles d’évaluation qui les placent dans des relations d’opposition et non pas de coopération?
Christian Pierret :
Les enjeux d’évaluation doivent servir le projet politique, celui défini par les élus choisis par les électeurs. Cependant, les grilles d’évaluation sont limitées et limitatives. De surcroît, leur rigidité bloque souvent l’action au niveau territoriale.

La question doit se centrer sur ce que la personne est capable d’apporter au projet à un moment donné afin de satisfaire au mieux les demandes et besoins des habitants. L’équipe administrative d’un élu a pour objectif de répondre, le plus efficacement possible, aux attentes des habitants. Ainsi, sa structure doit se réformer et s’adapter en conséquence. Dans le monde des collectivités locales, les projets changent rapidement à cause de la technicité spécifique, des innovations, de la concurrence et de l’évolution des besoins des habitants dans les collectivités territoriales. Or, leur structure reste figée, alors que le monde qui nous entoure est un monde qui change tous les 18 mois. Nous devons avoir une vision, une stratégie qui porte un projet de long terme.

Michel Rocard avait introduit cette stratégie de gestion prévisionnelle, celle de l’importance d’avoir un œil sur les choses qui évoluent vite. Grâce aux enjeux d’évaluation, on bénéficie d’une vision de recul : l’arbre est figé mais, de près, ses feuilles bougent et réagissent à leur environnement.

Interview Francophone (repris par MEDIAF) : Quelle place envisager par exemple pour la Co-évaluation (avec les parties prenantes) comme stratégie de démocratisation des enjeux d’évaluation au sens d’évaluation participative?

Christian Pierret :
On intègre les parties prenantes en les mobilisant. Les valeurs de pluridisciplinarité, la remise en cause de soi-même, le travail en équipe font partie de ce qu’on appelle les valeurs nobles du Service public français qui, par définition, évolue en suivant son but. Si l’on veut mobiliser les parties prenantes, il faut leur faire confiance. La confiance est un paramètre essentiel des enjeux de collaboration. Et la loi fondamentale du Service public est d’être en mesure de se remettre en cause pour être en cohérence avec ses objectifs.

Dans une vision téléologique de l’individu et du service public, la mobilisation autour d’objectifs et de projets à terme passe par un partage des valeurs communes. Par exemple, nous avons mis en place « 7 valeurs communes » au sein de la mairie de Saint-Dié-des-Vosges, qui nous sont chères et que nous nous efforçons de respecter et de faire respecter dans chaque action. Ainsi, nous envisageons de mutualiser les moyens, d’économiser les ressources, de faire mieux avec moins, tout cela dans l’objectif fondamental de répondre aux besoins évolutifs des habitants.

INNOVATION

Interview Francophone (repris par MEDIAF) : Quels modèles d’innovations pour assurer une croissance durable? Comment développer une culture scientifique et de nouvelles « capabilités » (Sen) pour assurer un environnement propice à l’innovation : des acteurs qui ont envie de faire évoluer les choses?

Christian Pierret :
Nous observons dans la pratique locale que le système d’encadrement français freine l’esprit d’innovation dans la manière de gouverner, qu’il faut libérer davantage.

La multiplicité et complexité des normes nationales et européennes limitent, malheureusement, l’initiative locale, la capacité d’innovation et de création des collectivités locales. Les normes surabondantes, conçues dans des administrations qui n’ont pas une bonne connaissance des réalités locales, sont difficilement applicables.

De plus, cet excès des normes technocratiques introduit une dimension d’urgence permanente. L’urgence devient paramètre non-choisi de l’action publique locale.

GOUVERNANCE

Interview Francophone (repris par MEDIAF) : Comment les régulations et les bonnes pratiques créent les conditions des nouvelles responsabilités partagées entre les acteurs publiques et privées, la prise de risque et le respect des valeurs sociales et environnementales?

Christian Pierret :
La prise de décision au niveau local relève d’une recherche de cohérence entre les divers intérêts des acteurs et vise l’amélioration des actions. Dans ce contexte de la responsabilité des collectivités locales, la prise de risque est perçue comme positive au sens de l’importance d’être entreprenant. Il faut encourager le risque maîtrisé comme un vecteur de l’action publique.

Mais cette prise de risque nécessaire se voit annihilée par la norme. Le manque d’initiative supprime ainsi l’innovation, au sens d’innovation sociétale et sociale qui se dégage des stratégies de gouvernance. Toute tentative d’innovation se retrouve ainsi étouffée entre deux systèmes : d’une part, la Constitution française et le principe de précaution, et, d’autre part, la complexité des normes qui impose un carcan aux collectivités locales.

La prise de décision, qui induira des effets sur le long terme, pose un vrai problème de perception des collectivités locales. La loi de 2003, qui autorise une plus grande prise de risque pour tester des innovations et des expériences innovantes utiles au développement territorial, doit être approfondie.

Interview Francophone (repris par MEDIAF) : Quelle nouvelle gouvernance pour assurer la croissance des entreprises et des territoires en respectant l’environnement et les valeurs sociales. Quelle est la nouvelle relation entre le client et les parties prenantes et comment les entreprises et les territoires arrivent à créer une « valeur territoriale » partagée (en termes de surtout valeur immatérielle non marchande)?

Christian Pierret :
L’individualisme, qui confie à l’égoïsme, constitue un frein à la « valeur territoriale ». L’accumulation de biens matériels, que nous connaissons aujourd’hui, est considérée comme essentielle à la vie quotidienne par la majeure partie de la population. Or, il n’existe plus de produits physiques qui ne soient pas aussi un service. Il n’y a pas de produit physique sans une fonction de service. Il y a beaucoup d’immatériel dans le matériel. Plus on s’élève dans la connaissance, plus on est partisan de la valeur immatérielle d’un objet, on cherche alors la personnalité d’un produit. Pour que la dématérialisation soit partagée par la plupart des consommateurs, il faut partager tout d’abord le sens du lien social. La marque offre une sorte de signifiant. On se rattache à une marque dans ses fonctions relevant d’une valeur immatérielle.

Le signifiant rappelle le plus souvent la qualité, autour des effets de démonstration : le savoir-faire d’un artisan, la gastronomie française, les montres suisses par exemple. L’image d’un produit est souvent attachée à un territoire. Le signifiant est de plus en plus territorialisé : Paris, la capitale du luxe, les produits japonais ou allemandes qui rassurent par leur robustesse et technicité ne sont que des exemples qui rattachent une certaine qualité, image de luxe à un territoire que l’on peut résumer au « made in … ».

Cette image ne reste que si le territoire fait partie de la définition du produit : pour Aulnay, pas de signe positif mais pour la montre de Genève, oui. La territorialisation des produits constitue une stratégie de différentiation. Cela définit la nature de la relation plus ou moins intime entre l’entreprise et le territoire sur lequel elle est implantée.

L’entreprise ne doit pas être étrangère au territoire, mais intégrée dans l’environnement pour être durable. Même s’il n’y a pas de lien organique, la relation territoire-entreprise est une histoire à construire en permanence. Cela n’exclut pas une stratégie de capitalisation des effets positifs de la mondialisation avec le but de gagner des parts de marché dans le monde entier en utilisant l’avantage d’une marque issue d’un territoire qui contribue à la valeur de la marque. Il y a aussi des territorialisations qui ont des connotations négatives plus ou moins justifiées : le « Made in China » peut en être un exemple.

Il ne faut pas généraliser le modèle de territorialisation ni celui de la mondialisation mais comprendre les possibilités de stratégies nouvelles qui émergent de ces changements profonds de nos modes de vie, de production et de consommation. Les services autour des pratiques nouvelles de mobilité qui répondent aux besoins de se déplacer sans acheter la voiture font l’objet de démonstrations de nouveaux modes de consommation de nos sociétés.

La performance de ces services basés sur l’usage des produits et équipements relève souvent d’une valeur immatérielle et non marchande.

La solution n’est pas une réponse standardisée générale par le monde scientifique …. A l’inverse, des produits issus d’une tradition industrielle, d’un savoir-faire artisanal, ou au travers d’enjeux de consommation de proximité, comme les circuits courts en agriculture, répondent seulement à des besoins locaux. Cette balance entre le mondial et le local se retrouve dans ces stratégies souvent en opposition, souvent en complémentarité et même générant des relations de coopération qui accélèrent les bénéfices des acteurs locaux et mondiaux.

Dans ce contexte, les enjeux de développement durable apparaissent comme une tentative de correction des erreurs sur le plan des relations humaines générées par la mondialisation. En même temps, je réfute le concept de démondialisation, qui tend à faire vivre nos sociétés en vase clos.

Il n’y a pas de modes universels qui se succèdent les uns aux autres. Il s’agit plutôt de modèles mieux adaptés aux différentes cultures, et conceptions du monde. Certains modèles économiques veulent se substituer au modèle productiviste mais le modèle fordiste reste encore très présent dans plusieurs secteurs économiques. Il s’agit plutôt d’une multitude de modèles en fonction des étapes de développement des économies actuelles, et non pas un modèle dominant standardisant les sociétés. La trajectoire de développement relève de transitions au sens des sociétés plus économes et plus respectueuses de notre environnement.

C’est d’ailleurs heureux pour l’humanité qu’il n’existe pas qu’un seul modèle de société. Il faut sortir d’une sorte de prétention de l’universel comme si la mondialisation serait ultima ratio du monde. La réalité du terrain est locale et caractérisée par la diversité de l’action et des solutions, comme par l’altérité des situations humaines.

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