Une dynamique nouvelle pour la croissance des entreprises innovantes en France

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Interview en exclusivité avec Eric Harlé

Eric Harlé, Président du directoire et general partner d’I-Source Gestion lance en 1998 ce fonds d’amorçage technologique et, depuis, en dirige les équipes. Eric Harlé a occupé des postes de développement, d’encadrement et de direction chez Dassault Systèmes (leader mondial des systèmes de CFAO), puis chez Datops, éditeur de logiciels d’aide à la décision. Ingénieur des Arts et métiers, DEA, Eric Harlé est titulaire d’un senior executive MBA, architecte naval. Eric Harlé est également Président de la commission Capital Risque de l’AFIC (Association Française des Investisseurs en Capital).

ENJEUX D’EVALUATION

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Quelles sont les stratégies vertueuses des PME français qui s’engagent sur des enjeux de croissance en intégrant toutes ces tensions et problématique mondiales ? Comment peut-on promouvoir les PME innovantes et leur rendre hommage en adaptant les régulations pour suivre ce type de modèle vertueux de croissance durable ?

Eric Harlé : L’AFIC regroupe notamment les professionnels des différentes formes d’investissement en capital risque qui interviennent à différents stades de financement dans le processus d’innovation. A l’AFIC, faire évoluer la pratique, la fiscalité, anticiper des changements, faire un travail de prospective au niveau européen, traiter de la gestion des brevets font partie de nos objectifs au sein de la Commission Capital Risque afin de soutenir les acteurs de la croissance.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Quels sont les nouveaux enjeux d’évaluation pour assurer une reconnaissance des entreprises et territoires responsables valorisant à la fois capital humain, capital naturel et capital financier? (Quelle place envisager par exemple pour la co-évaluation des projets (avec les parties prenantes) comme stratégie de démocratisation des enjeux d’évaluation au sens d’évaluation participative?)

Eric Harlé : Aujourd’hui les membres de l’AFIC tout comme les structures de capital risque au niveau mondial, regardent en priorité le chiffre d’affaires lors d’une évaluation. Je crois que ce n’est pas suffisant, et prendre en compte les enjeux environnementaux et sociaux fait désormais partie d’une nouvelle attitude volontaire, mais encore sous utilisée.

Cette approche de responsabilité sociale et environnementale des sociétés de capital risque est naissante.

Les PME sont attirées par une internationalisation de leurs marchés qu’il s’agisse de la commercialisation, comme de la production, et sont vigilantes à l’impact sur la création d’emplois en France ou à l’international. La tendance observée est de développer l’international depuis la France, notamment dans le domaine de E-commerce.

Malgré une réticence culturelle des entreprises françaises de grandir à l’international, il faut reconnaître qu’un marché de milliards d’euros reste mieux perçu qu’un marché purement national. Le chiffrage des opportunités d’exports des entreprises innovantes reste un argument sûr et sans équivoque autant pour les entrepreneurs que pour le capital risque.

Nous observons qu’il y a encore beaucoup d’investissements français qui restent hexagonaux et qui pour autant ne sont pas moins créatifs mais créent leurs marchés et les développent petit à petit de manière durable. La responsabilité sociale et environnementale ne peut pas être un but en soi mais une voie complémentaire à développer dans une approche globale de performance et de compétitivité.

La valeur centrale d’une entreprise, difficile à quantifier, est la qualité du management, de l’équipe de direction, qui augmente avec l’expérience. Les autres critères pris en compte dans l’évaluation sont d’ordre qualitatif et dépendent de chaque domaine et contexte particulier de l’entreprise. C’est ce qui est fascinant dans ce travail de révélation des véritables pépites de l’innovation. C’est pour cette complexité aussi que j’aime ce travail.

Nous sommes tous conscients des limites actuelles de l’évaluation de l’immatériel. Comprendre mieux l’immatériel, le mettre en lumière, le faire révéler, c’est cela le vrai défi. Mais tout comme dans le cas des marques, c’est le fondateur qui va mettre en avant les actifs immatériels, et assez peu l’investisseur qui intervient à un autre moment du processus de création de valeur et surtout avec d’autres outils.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Comment sortir les acteurs des positions antagonistes même de contradiction à cause des échelles d’évaluation qui les placent dans des relations d’opposition et non pas de coopération?

Eric Harlé : On vérifie tout d’abord la trajectoire financière des entreprises, leur solidité face au marché identifié, tout comme les statistiques relatives au marché en question, pour mieux appréhender l’environnement et avoir des éléments de prospective permettant d’évaluer la croissance potentielle de l’entreprise.

La phase d’analyse du marché et d’évaluation de la croissance est critique et demande souvent une mise en contact et des relations de coopération entre divers acteurs : laboratoires de recherche, financeurs mais aussi des facilitateurs de coopération comme les Pôles de compétitivité.

Malheureusement peu de grands groupes, laboratoires de recherche et investisseurs sont de véritables facilitateurs de coopération. A la base le rôle des Pôles de compétitivité était effectivement de mettre en contact tous ces acteurs de la création de valeur sur un même territoire, d’accompagner les PME notamment dans le processus de financement de leur croissance.

Pour les membres de l’AFIC, le but est de financer les PME innovantes et de les aider à l’augmenter leur valeur. C’est le cœur même de notre mission, c’est ce que nous visons par la prise de risque. Mais la valeur relève également de la capacité des dirigeants à évoluer entre autre vers une meilleure labélisation, à faire progresser leur marque qui bien sûr pourrait inclure aussi les aspects de responsabilité sociale et environnementale.

La tendance est plutôt vers une formalisation des approches d’évaluation et aussi vers une sectorisation des fonds de capital investissement. Par exemple, le pôle parisien est très actif dans les domaines de la défense, de l’automobile, et de l’informatique. Pour 30 projets évalués, seulement 10 à 12 sont financés, c’est plutôt un bon ratio.

Par exemple, chez CapDigital Paris sur 20 projets, 8 ont été labélisés.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Quel impact sur l’évaluation de la croissance mondiale si l’on s’engage sur des changements structurels en adoptant de nouvelles approches d’évaluation de la “valeur territoriale” au sens d’une territorialisation même des enjeux d’évaluation (par exemple adopter le Bonheur National Brut au Bhoutan – Joseph Stiglitz)?

Eric Harlé : Bien sûr que le marché national constitue une première phase, le développement à l’international permettant de démultiplier le potentiel. Ce qui serait intéressant c’est de commencer à avoir une autre corrélation avec le potentiel de croissance d’une entreprise que juste l’évolution du chiffre d’affaires.

ENJEUX D’INNOVATION

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Comment aider les PME à mieux accéder aux financements dédiés à soutenir l’innovation et créer des relations de coopération avec des acteurs divers (cultures scientifiques souvent) pour devenir les leaders mondiaux des nouveaux marchés ? Quelles sont les 3 importantes barrières à l’innovation pour les PME et quelle est votre vision pour soutenir leur croissance malgré ces blocages ? Quelle est votre meilleure expérience en terme d’innovation d’un PME ou plusieurs qui ont réussi à dépasser de la barrière institutionnelle ou qui vous semble une expérience édificatrice dans le processus d’innovation ?

Eric Harlé : L’innovation est une variable prise en compte lors de l’évaluation des entreprises. Les membres de l’AFIC couvrent un large spectre de métiers, 90 professionnels interviennent en France en capital risque avec une approche différente de l’appréciation du risque. La prise de risque demande la capacité de comprendre les enjeux de l’innovation portés par les projets mais aussi leurs capacités à être mis en œuvre et de cibler leur marché.

« Les fonds d’amorçage sont un véritable pont pour stabiliser la croissance de l’entreprise » Eric Harlé, AFIC

Dans les premières phases de développement des entreprises, au tout début de la chaine de création de valeur, il y a peu de concurrence entre les acteurs du capital risque. Ensuite, lorsqu’un marché est révélé, plus d’acteurs sont présents pour investir dans les entreprises à fort potentiel de croissance. Il y a une vraie valeur à apporter en amont de la chaine de financement par les fonds d’amorçage.

« Il faut promouvoir plus de transparence entre les fonds, et cela commence par les due diligences.» Eric Harlé, AFIC

Pour améliorer la concurrence il faudrait plus de transparence entre les fonds, notamment en matière de due diligence, pour laquelle la confiance est essentielle. Cela prendra du temps pour accepter de partager de l’information en toute transparence.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Quels modèles d’innovations pour assurer une croissance durable? (Comment développer une culture scientifique et de nouvelles « capabilités » (Sen) pour assurer un environnement propice à l’innovation : des acteurs qui ont envie de faire évoluer les choses? Quelles barrières dans le processus de l’innovation!

« Il faut avoir envie de grandir ! » Eric Harlé, AFIC

Eric Harlé : En France, par manque d’investissement, la tendance est plutôt à ne pas faire grandir les PME. Même si l’objectif reste d’aider les entreprises à se développer, les PME n’arrivent pas à trouver les financements nécessaires pour passer au stade supérieur.

En France, une petite entreprise peut se valoriser entre 4 et 9 millions euros.
L’important est donc de commencer à croître dans le marché français de 60 millions d’habitants.

Mais encore faut-il avoir envie de grandir ! Pour cela il va falloir accepter de se faire diluer, de s’ouvrir à un partage de la gouvernance avec les autres actionnaires, et de transgresser le blocage culturel spécifique à la France. Et surtout il faut être prêt à vendre à l’international parce qu’il y a une grande différence entre 15% d’un marché international ou 15% d’un marché local.

On observe que la jeune génération a une approche de plus en plus entrepreneuriale, avec un modèle européen qui diffère du modèle américain.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Comment dépasser les barrières des « asymétries » (Stiglitz, Paun, von Tunzelmann) des acteurs du processus de l’innovation (asymétries culturelles, de risque, de temporalité, d’intérêt) pour créer des opportunités de travail collaboratif favorisant l’innovation?

Eric Harlé : Il faut trouver les équipes qui, compte tenu de leurs différences culturelles, de formation, d’intérêt, peuvent effectivement travailler ensemble. C’est une question d’hommes et d’alchimie, et c’est un équilibre compliqué surtout entre managers. Or c’est un point critique. On organise donc de véritables tests de cohabitation « in vitro » sous forme de rendez-vous avec les porteurs de projets quand ils en sont encore au stade technique. S’il a y possibilité de coopération nous construisons alors l’échafaudage qui permettra d’avancer ensemble.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Quel est le rôle des TIC (technologies de l’information et communication) dans le soutien du processus d’innovation (accès aux marchés, aux brevets, la co-innovation avec les clients

Eric Harlé : Il est difficile de voir maintenant une tendance concernant la part des TIC dans l’innovation en France. Au cours des 3 dernières années il y en a eu environ 50 entreprises des TIC que les membres de l’AFIC ont soutenues, ce qui confirme que ce secteur continue à attirer.

L’approche française, européenne, est différente et je le dis souvent aussi à mes étudiants d’HEC « Vous rêvez américain mais vous n’êtes pas dans des approches pragmatiques ». Ils doivent inventer leur modèle ici, dans un contexte culturel et administratif spécifique. Il y a des chances que ce modèle soit très différent alors et tant mieux.

ENJEUX DE GOUVERNANCE

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Quelle nouvelle gouvernance pour assurer la croissance des entreprises et des territoires en respectant l’environnement et les valeurs sociaux. Quelle est la nouvelle relation avec le client et les parties prenantes et comment les entreprises et les territoires arrivent à créer une « valeur territoriale » partagée (en terme de surtout valeur immatérielle non marchande)?

Eric Harlé : Il faut pour beaucoup de PME françaises un accompagnement par un investisseur en capital. C’est un constat général. Il faut pousser et soutenir les entrepreneurs.

Les spécificités purement françaises en matière de soutien à l’innovation : le crédit impôt recherche, OSEO, les FCPI, les GIR, l’accompagnement des business angels encouragés par la loi TEPA, toutes sont plus que jamais indispensables tout au long du processus de financement de l’innovation.

Il ne s’agit pas de materner l’entreprise. Nous l’aidons simplement à donner de la maturité à son projet.

Les fonds communs de placement dans l’innovation (FCPI), qui moyennant une incitation fiscale permettent de soutenir l’innovation, sont particulièrement utiles alors que nous faisons face à une baisse des levées de fonds en Capital Risque. Nous espérons que ce dispositif qui arrive à son terme à la fin de l’année pourra être prorogé.

L’une des barrières dans le processus de l’innovation est la capacité de bien présenter un projet. C’est un travail chronophage pour un investissement en capital d’où l’importance des Pôles de compétitivité qui arrivent à créer une culture d’innovation et à faire émerger de bons projets.

Les incubateurs vont devoir créer cette dynamique sur le territoire, et faire émerger des projets fiables. En moyenne sur 40 projets en incubation il y en a au moins 3 qui sont très bons.

L’accompagnement par les Pôles de compétitivité est cohérent avec un accompagnement ultérieur par les investisseurs en capital. Chaque étape du processus d’innovation correspond à une relation avec certains types d’acteurs.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Comment les régulations et les bonnes pratiques créent les conditions des nouvelles responsabilités partagées entre les acteurs publiques et privées en terme d’objectifs économiques et de respect des valeurs sociales et environnementales?

Eric Harlé : La responsabilité de l’investisseur est d’effectuer un reporting. Cette responsabilité n’est pas légiférée et c’est tant mieux. Tout le monde ne peut pas aller à la même vitesse.

La temporalité du processus de l’innovation est spécifique à chaque projet. Tous les acteurs de l’innovation ont malgré tout des milestones : à un, deux, ou 3 ans.

La France est très Technology Push, du fait de sa culture scientifique. On essaie petit à petit à intégrer aussi le Market Pull, comme c’est le cas aux Etats-Unis.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Comment répondre à des exigences complexes qui portent sur une « triple temporalité » (Vaileanu Paun): marchande, avec un impératif de vente pour créer de profit, industrielle, avec des contraintes technologiques, d’innovation de production et formation des métiers respectifs et territoriales avec les impératifs de cohérence avec les intérêts des citoyens, la protection de l’environnement et de la santé des personnes sur le territoire respectif?

Eric Harlé : La chaine de financement intègre les enjeux de la RSE mais ceux ci restent optionnels, et minoritaires encore à ce jour.

L’un des critères clé de sélection des projets est la qualité des chefs d’entreprises et des l’équipes. Il est également important de comprendre et de vérifier les enjeux de gouvernance, les relations entre les managers et les conseils d’administration pour gérer le dialogue entre fonctionnels et opérationnels. La réalité sur le terrain commence à pousser les acteurs à un dialogue avant la prise de décision. Une négociation entre les parties prenantes vaut toujours mieux qu’un affrontement.

RELATIONS DE COOPERATION

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Comment faire évoluer les relations entre les acteurs des relations de transactions vers des relations de coopération et quels sont les impacts envisagés sur la création et le partage de la valeur? Comment peut-on imaginer l’impact des nouvelles formes d’organisation du travail collaboratif (télétravail, par exemple) et comment cela va influencer sur la santé et la productivité?

Eric Harlé : C’est vital de bien comprendre la notion d’innovation. L’innovation est une invention qui va sur un marché ! D’où l’importance de bien appréhender ce marché qui révèle les besoins spécifiques de nos sociétés en permanente évolution.

Forcément, il faut de la coopération. Il n’y a pas d’autres d’alternatives. La coopération peut se faire via les ventures, les grands groupes et les chercheurs. Le lien entre recherche, marché et financier est indispensable.

La création de valeur n’intervient qu’au moment où un brevet s’applique. Une invention ne vaut rien sans l’innovation.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Quel modèle économique pour évaluer et faire partager la valeur coproduite avec les clients et les parties prenantes (lors des relations de coopération – co – conception, co-production, co-évaluation)?

Eric Harlé : Pour pouvoir partager la valeur créée il faut capitaliser, ce qui n’est possible qu’au travers du marché. On peut avoir les meilleures relations du monde avec les laboratoires de recherche ou les grandes entreprises, si on ne sait pas quoi faire de ce capital savoir, on gaspille cette valeur et l’opportunité de la partager entre les parties prenantes de l’innovation. Il n’y plus aujourd’hui un profil unique de l’innovateur, mais plusieurs profils : entrepreneur, créateur, manager, etc.
Est-ce qu’on peut mieux les former à l’innovation ? Sans doute.

Je crois que quelqu’un venant de l’industrie peut très bien gérer un processus d’innovation : faire face à un réseau d’acteurs divers aux intérêts et cultures multiples, comprendre, adapter, accepter et aimer ce métier d’accompagnateur. Le capital n’est pas la clé de voute du succès dans l’innovation : c’est mécanique d’apporter du financement, et s’il ne s’agit que de mettre de l’argent, ce n’est plus le même métier. Notre sujet est plutôt d’accompagner, de soutenir, d’éviter les erreurs possibles. Avec chaque entreprise ce n’est jamais pareil et chaque fois on essaie de faire mieux.

Interview Francophone (repris par MEDIAF): Comment passer de la vente des produits et des services (sur la base des relations de transaction) à la vente de performance (relevant d’une relation sérielle à triple temporalité et qui inclut produits et services intégrées) – au sens de l’économie de la fonctionnalité par exemple?

Eric Harlé : Je suis persuadé que vendre moins cher n’est pas un bon modèle économique. Il faut intégrer la vraie valeur des choses, des ressources, du travail et donc vendre une qualité qui reflète dans son prix cette véritable valeur.

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