Ebola: “Que vont devenir les femmes qui doivent accoucher?”

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Cela fait 10 jours que je suis en Sierra Leone en tant que coordinateur de l’urgence. En quittant Bruxelles, si la motivation était bien entendu présente, je ne peux pas cacher que j’avais quelques appréhensions par rapport à ce contexte tellement particulier qu’est Ebola.

Ne toucher personne, se laver les mains constamment, respecter stricto sensu les nombreuses mesures d’hygiène mises en place. Comment allais-je vivre intérieurement tout ça ?

Dans l’avion, un Anglais parlait à son voisin en lui disant qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que les médias en faisaient trop… Je ne sais pas qui était cette personne, je me suis simplement

dit qu’on ne devait pas avoir les mêmes informations.

En arrivant à Freetown, je n’ai pas vraiment eu le temps de me poser des questions. Dès le deuxième jour de passation, je suis parti en urgence à Bo où, depuis la mi-septembre, MSF s’occupe d’un centre de traitement pour les patients Ebola. En plus de ce projet, depuis plus de 10 ans, nous avons une incroyable structure hospitalière focalisée sur la santé maternelle et sur les enfants que nous tentions dans ce contexte difficile de maintenir active. J’utilise le passé car mon arrivée précipitée à Bo avait pour objectif d’annoncer la difficile décision à notre personnel ainsi qu’aux autorités locales que nous suspendions les activités de cette structure malgré la grande motivation et l’engagement du personnel tant national qu’expatrié… MSF, afin de garantir la sécurité de son équipe, ne pouvait plus maintenir les deux structures actives. La priorité actuelle en Sierra Leone, c’est l’Ebola. Tout le monde a compris la décision opérationnelle et l’a respectée. Ceci n’empêche pas le personnel de s’inquiéter. Que vont devenir les femmes enceintes et les enfants de cette région ?

Un ennemi invisible

Ebola est partout, cet ennemi invisible et mortel est sur toutes les lèvres. Dès qu’on écoute la radio, on entend ce mot qui fait peur à tout le monde : EBOLA.

Je n’ai pas personnellement été confronté à la mort. En visitant, notre centre de traitement Ebola, je suis resté dans la « low risk zone ». J’ai entraperçu entre les portes de l’autre côté de la ligne rouge quelques malades couchés au chevet desquels notre personnel en équipement de protection apporte le soutien qu’il peut. Néanmoins une fois dans la structure, cette réalité Ebola est comme plus proche, plus tangible. A ce moment, on repense encore plus aux règles à suivre.

Le soir, alors que j’étais en communication avec Bruxelles afin de faire un bref compte-rendu de la journée, une personne, dans la rue en face du bureau, est tombée, très vite entourée d’autres habitants. J’ai directement pensé au risque de contamination pour ces personnes qui naturellement lui venaient en aide. Était-ce Ebola ou une autre pathologie ? Je ne sais pas et cela fait partie du drame actuel. Comme me l’ont dit plusieurs collègues nationaux : « durant la guerre on savait où était l’ennemi et on pouvait s’éloigner des tirs… Maintenant avec Ebola, on ne sait pas et on ne peut plus aller se réfugier en Guinée ou au Liberia car la situation est la même et le frontières sont fermées. Quand on est malade, on a peur… ».

De nombreuses structures de sante ont déjà fermé. Certains hôpitaux ont été mis en quarantaine. Dans d’autres, le personnel a peur d’être infecté car le ministère de la Santé manque de moyen et de connaissance pour réduire au maximum les risques.
Le pays manque d’ambulances pour référer les patients suspects. Quand une ambulance est disponible, elle traverse parfois le pays pour nous amener des patients entassés les uns sur les autres sans toujours avoir été testés au préalable. Certains meurent avant d’arriver. Les autres sont mal en point et si jamais ils n’avaient pas Ebola, il y a énormément de chances qu’ils aient été contaminés durant le trajet. Des mesures de quarantaine ont été mises en place dans certains districts et certains malades sont contraints de rester chez eux, dans leur maison avec le risque plus que probable d’infecter leurs proches… MSF critique ce genre de mesure, mais au milieu de cette situation dramatique, face au manque de lits et de structures, nous sommes parfois peu entendus.

Combien de temps avons-nous ?

Le pays ne manque pas que d’ambulances, il manque de tellement de choses… Actuellement le besoin en capacité d’accueil, uniquement pour les malades Ebola, n’est couvert qu’à 20%… et encore cela est vrai pour le nombre de cas officiels ! Qu’en est-il du reste ? Et combien de malades meurent chez eux loin des registres officiels? Tous les districts du pays sont touchés, le nombre de cas augmente autour de la capitale. A Freetown, Ebola est déjà là, peut-être juste derrière la porte ?

Actuellement la vie suit son cours dans les grandes villes, il a encore des activités
économiques, les marchés sont ouverts, les restaurants aussi. Ceci n’est pas vrai
partout et certaines zones plus touchées commencent à devoir faire face aux dommages collatéraux d’Ebola… Quel est le risque d’avoir, en plus de cette grave crise sanitaire, une grave crise sociale ? Combien de temps avons-nous devant nous ?

Nous continuons à courir après l’épidémie. Les équipes sont motivées, mais par moment se sentent impuissantes face à l’ampleur de cette épidémie et à la lenteur de la réponse internationale.

Sébastien Libert, coordinateur d’urgence Médecins Sans Frontières

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